mercredi 28 mars 2012

L'APPORT DE ROUSSEAU. REPUBLIQUE ET DEMOCRATIE. Episode 2.

On pourra lire un premier épisode en cliquant ici.

On explique volontiers que Rousseau dit que la démocratie est un système politique que seuls des dieux pourraient avoir (Livre III, chapitre 4). Dès lors on sous-entend que le pouvoir direct du peuple n'est pas le propos de Rousseau.

Aller en ce sens revient à un faux-sens voire un contresens de lecture tragique et malheureusement souvent très répandu. Car dès lors on a l'impression que Rousseau décrit dans son Contrat social un idéal qui serait par définition inaccessible.

Or pour Rousseau la démocratie n'est qu'un système de pouvoir exécutif, c'est-à-dire de gouvernement où chaque citoyen gouverne ; son caractère utopique ne met pas en cause la possibilité d'autres formes républicaines de gouvernement appliquant la loi décidée par la volonté générale en assemblée. Selon Rousseau, le gouvernement peut être aristocratique ou monarchique sans que la souveraineté directe du peuple soit usurpée. Le gouvernement démocratique a le défaut qu'il donne l'autorité de la mise en œuvre de la loi à tous les citoyens et donc le pouvoir de contraindre ceux qui seraient récalcitrants. C'est ce point qui semble à Rousseau impossible. 

Mais l'exercice de la souveraineté du peuple et donc son pouvoir décisionnel sur les lois n'est pas remis en cause. Seule la république comme forme de pouvoir législatif exercée par le peuple est légitime. Une république pour Rousseau est une république dés lors que la souveraineté appartient au peuple et à lui seul.

En ce sens notre république où le pouvoir législatif est exercé par des représentants conduit à une usurpation de la volonté du peuple et de son pouvoir décisionnel (on lira l'article de notre épisode précédent sur L'apport de Rousseau).

On a souvent dit que chez Rousseau, il n'y avait pas séparation des pouvoirs législatifs et exécutifs. Ce serait plutôt vrai de notre système politique puisque les représentants participent souvent au gouvernement. Dans les républiques aristocratiques et monarchiques qui ont la faveur de Rousseau, il y a une plus nette séparation des pouvoirs. D'ailleurs le gouvernement est suspendu pendant que le peuple est assemblé. Mais dès lors que la loi est édictée par le peuple et que le gouvernement reprend ses droits, l'homme qui était citoyen redevient sujet du gouvernement chargé de mettre en œuvre la loi. La séparation des pouvoirs est bien réel. Le citoyen quand le peuple n'est pas assemblé est sujet et le gouvernement le contraint d'appliquer la loi qu'il a contribué à élaborer pendant qu'il était membre de l'assemblée citoyenne en législation.



Une dimension de la séparation des pouvoirs est absente : celle du pouvoir judiciaire. La critique de Benjamin Constant à l'égard de Rousseau est plus convaincante : il n'y a pas chez Rousseau un espace de vie intime sur lequel le pouvoir législatif n'a pas accès. Benjamin Constant évoque des glissements inévitable au niveau du gouvernement et d'une représentation. On peut considérer la nécessité d'un espace privé indépendant de l'espace politique public du point de vue spirituel : il faut par exemple affirmer que l'évolution consciente de la conscience est un chemin individuel et ne consiste pas en la formation d'un collectif pour le fait de former un collectif. Si l'évolution consciente de la conscience met en jeu l'évolution collective, c'est d'abord de l'intérieur et la réalisation d'un collectif la traduisant ne sera qu'un effet secondaire. Ainsi préserver un espace de vie privée inaccessible au politique consiste à affirmer contre Rousseau un pluralisme spirituel essentiel.
Pour Benjamin Constant, un peuple en assemblée peut se doter d'une loi menaçant les libertés individuelles. Rousseau estime qu'il faut que chacun mette en jeu tout ce qu'il a pour l'assemblée mette en relation des hommes libres et égaux en droit au moment de décider : certain défenseur du libéralisme ne voudrait pas bien sûr que l'assemblée quand elle est assemblée le dépossède. D'où notre nuance la défense d'un espace privé contre le tout politique concerne selon nous l'Être et non l'Avoir. Mais pour revenir à l'approche libérale, elle nous semble juste dès lors que Rousseau défend le fait qu'on remette l'exercice du pouvoir à un dictateur à l'imitation du droit romain. Ce terme a pris en effet une connotation particulière étant donné qu'il a accompagné ou justifié la terreur politique de l'Etat au nom soi-disant du bien.

Dans notre approche contemporaine du droit, les droits de l'homme et du citoyen transcende toute autre décision législative. Si on admet que l'assemblée implique la dépossession des biens au moins durant le temps de l'assemblée, on peut se donner un principe judiciaire transcendant qui interdirait alors toute dérive dictatoriale et éclairerait les décisions de l'assemblée. Rousseau n'avait-il pas songer à un législateur et une religion civile transcendant en quelque sorte l'assemblée et l'éclairant ?
Nous nous opposons à lui en affirmant que la spiritualité ne doit pas être uniformisée pour assurer de manière extérieure un esprit communautaire. Si sa fonction est de former une communauté, ce n'est d'ailleurs plus de la spiritualité mais de la religion ! La spiritualité libérée de la religion est individualisante et individualisée, son universalité a toujours un point de départ singulier irréductible : le lien qu'elle suscite avec les uns et les autres est un effet secondaire du lien avec l'absolu et son pouvoir évolutif. Le facteur transcendant ne peut pas donc être de nature politique : il affirme la séparation d'un espace individuel de l'espace collectif. Les droits de l'homme pourraient fournir une telle délimitation mais en soi ils ne fournissent pas non plus le cadre idéal pour exprimer le fait que cet espace individuel non politique ouvre précisément selon nous la possibilité de voir émerger une autre manière d'être qu'humaine ne pouvant plus si vraiment cela se produit s'inscrire au sein du politique comme collectif humain.


On peut prolonger cette réflexion critique sur Rousseau sur d'autres points en lisant le R comme Rousseau sur le blog Vive les sociétés modernes.
On pourra aussi consulter notre épisode 3 (en cliquant ici) pour envisager la question du suffrage et de la volonté générale.

Enregistrer un commentaire